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Tartuffe et la mouche du coche.

• Dimanche 11/10/2009 • Version imprimable

Cela fait quinze ans que j’essaye de convaincre ma sœur de renoncer à ses deux 4x4 et à ses loisirs polluants. Quinze ans que je lui démontre que l’on peut bouffer moins de bidoche et avoir autant de plaisir. Quinze ans que je lui dis que les fraises en hiver sont un poison pour l’environnement. Et il faut qu’elle sombre avec le Titanic[1] pour me dire « Soeurette, je t’ai compris ».

Voilà ce que me racontait en substance une charmante militante d’un autre monde. Quinze ans d’exemples et de conversations contre un seul film de quatre millions d’euros. Le temps est effectivement de l’argent. Le grand spectacle a dans nos sociétés plus d’impact que la vertu. Et le choc de l’exemple ne vaut pas celui des images. Que se passerait-il si demain un autre diffusait un film prenant le contre-pied ? La soeurette remonterait-elle dans son 4x4 ?

Les films d’Al Gore, de Yann Arthus Bertrand, de Nicolas Hulot, d’autres encore, sont des grosses machines dont l’impact environnemental n’est généralement pas négligeable, surtout si l’on tient compte de tous les dérivés (des déplacements de Gore aux gels douche de Hulot). Mais, il faut, semble-t-il, satisfaire à la « consommation » pour convaincre nos contemporains à « consommer » autrement. Il faut « polluer » pour nous convaincre de « dépolluer ».

Vaste débat… Il y a les pragmatiques qui se disent que ces investissements négatifs auront des retours positifs. Il y a les purs qui se désolent ou se révoltent, au point disent parfois les premiers de fragiliser les discours tenus dans ses films. Ainsi, quand le Pacte Anti-Hulot critique le financement du film par des grands groupes économiques pas toujours si verts, certains craignent que les idées véhiculées par le film ne soient déforcées.

J’estime que ces films sont des nécessités malheureuses et que, s’il faut en passer par là, buvons la lie, acceptons que dans une société de l’image, l’exemple et la conviction d’une femme ne suffisent pas sans le soutien du spectacle. Mais il faut séparer « l’œuvre » de son auteur et ne pas se taire sur les compromissions éventuelles, liées par exemple à un financement[2] ou à des activités[3]. Il ne faut surtout pas que cela tourne à l’écoblanchiment[4], où certains s’achètent une vertu aux prix de quelques images, aussi belles soient-elles.
Aussi ne suis-je pas, même si je n’irai pas le voir, pour le boycott de ce film. C’est l’occasion, me dis-je peut-être naïvement, de débattre aussi de la véritable politique environnementale et sociale des entreprises, de la possible antinomie entre développement et « durabilité »[5], de nos compromissions quotidiennes si humaines, parce que, de toute façon, elles ont assez d’argent pour faire passer les messages qu’elles veulent.[6]

Mais il n’empêche que même si ces images, en soulevant parfois les cœurs, parviennent à réveiller les consciences ou les esprits, il ne faudrait pas que la belle se rendorme, que le patient « recomate », que la réflexion s’échappe, désespérée. Et c’est là qu’une charmante militante d’un autre monde a son rôle à jouer : il est certainement possible de faire autrement,  elle peut en montrer l’exemple et ce n’est pas la mouche du coche.

 
Denis MARION.
 

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