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Les tontons trompeurs

• Dimanche 11/04/2010 • Version imprimable

J'ai pas entendu dire que le Gouvernement t'avait rappelé, qu'est ce qui t'a pris de revenir ?
D'un chercheur du CNRS à Claude Allègre.

(Les Tontons flingueurs, Michel Audiard, 1963, Lino Ventura)

Un dialogue (mais n’est pas Audiard qui veut) entendu dans la salle d’un restaurant… quelques clients… Un pépère qui s’essaye au spectacle, sans doute les mêmes blagues à chaque visite,  tout en reluquant les jambes d’une jeune femme.

La serveuse - On essaye de nous faire peur pour tout. L’insécurité dans nos rues est peut-être une réalité, mais il ne faut pas exagérer. Quand y a une vitre cassée dans le coin, c’est que la voiture n’est d’ici.

Le pépère, hors de propos - Vous saviez pas qu’on utilisait la pisse pour les laines à Verviers Y avait même des goûteurs pour vérifier qu’il n’y avait pas arnaque sur la marchandise.

Un client - A défaut d’être élégant, c’est au moins naturel.

Le pépère, ne relevant pas le regard parce que la femme vient de décroiser et recroiser les jambes - Faites pas chier avec ces trucs de la nature. C’est comme le réchauffement, c’est pour nous faire peur. On veut nous faire peur, mais c’est pas vrai. C’est un truc pour faire chier.

Le client - Vous n’y croyez pas ?

Le pépère, qui quitte des yeux les jambes de la jeune femme - Non, je ne suis pas du tout écolo. C’est un truc pour les bobos.

Le pépère revient sur les jambes, un rien cynique, mais nostalgique - J’ai passé les soixante balais. J’ai pas eu de gosses. Alors l’écologie et le réchauffement, je m’en fous. Je m’en bats les c….

Un autre client - Peut-être parce que vous avez vraiment la trouille que quelque chose se passe avant que vous ne clamsiez. Le cynique, c’est souvent un trouillard.

Le pépère perd un peu le fil

La serveuse vient au secours de son fidèle client - Qu’on arrête aussi de nous faire peur avec ça. Merde, c’est comme la clope. On nous a bourré le mou pendant des décennies et maintenant, on peut plus fumer dans son restaurant.

Le premier client au pépère qui s’est remis à contempler les jambes de la jeune femme - Pourtant, vous dites que vous n’avez pas de voiture, que vous triez vos déchets.

Le second client - Vous êtes un Monsieur Jourdain de l’écologie.

Le pépère qui s’énerve - M’emmerdez pas.

Le premier client  qui commence aussi à reluquer les jambes - L’angoisse est donc une bonne excuse pour ne pas croire.

Le pépère qui sent la concurrence - On veut nous me faire peur, on exagère, donc je ne crois à votre truc. Moi, c’est après moi, les mouches.

 

Depuis le « climatgate » et l’affaire des mails, certains s’engouffrent dans la brèche. Le réchauffement climatique n’existe pas disent les tenants d’une économie ultralibérale, les militants nationalistes américains, les partisans du grand complot eugéniste, les prêts à tout pour se faire voir…

Ainsi André Langaney dit  Dédé la Science[1], dans le presque défunt journal satirique Siné hebdo, nous dit que rien n’est prouvé. Il est généticien. Ainsi Claude Allègre nous assène des vérités[2] dans un domaine qu’il ne connaît pas alors qu’il s’est déjà bien trompé dans sa spécialité, la géologie[3] ou avec le scandale de l’amiante à Jussieu[4].

Peut-être ont-ils raison contre tous ? Galilée avait bien raison contre les pairs de l’église ? Mais c’était entre la science et la religion.

Il est interpellant aussi de voir des défenseurs de la biodiversité se lancer dans la même direction. Dans un article, intitulé "Les Caniculs-bénis:une nouvelle hystérie religieuse au service de l'Ordre Mondial?"

Dominique Guillet, créateur de Kokopelli, se lance aussi dans la « théorie du complot »[5]. Ce à quoi a répondu Fabrice Nicolino, auteur entre autres de la « La faim, la bagnole, le blé et nous. »

Je crois que ceux qui se poussent du coude d’un air entendu, prétendant à demi-mot qu’on les mène en bateau, expriment à leur insu une peur terrible, une terreur même de l’avenir. Je les comprends, notez-le bien, car en effet, les perspectives sont angoissantes. Mais ce n’est pas une raison pour nous ressortir les vieilles lunes d’une sorte de conspiration mondiale. Or c’est bien ce que font la plupart des « objecteurs du réchauffement climatique ». Profitant des nombreuses zones d’ombre d’un dossier extraordinaire, qui cache encore d’innombrables surprises, ils tentent de (se) rassurer en accusant les porteurs de mauvaises nouvelles. En l’occurrence, et prioritairement, le GIEC.[6]

Maintenant, en fait-on trop pour parler du dérèglement climatique ? L’angoisse tétanise les uns quand la peur stimule les autres. Personnellement, je ne connais pas de méthode parfaite.

C’est dans ce cadre que j’apprécie la lettre ouverte de Jean-Marc JANCOVICI aux journalistes[7].

Depuis que la question de l'influence de l'homme sur le climat a été posée par une partie de la communauté scientifique, certains d'entre vous, au nom d'un "droit au débat" dont je vais essayer de montrer qu'il est totalement dévoyé sur ce sujet précis, ouvrent régulièrement leurs colonnes à des individus qui expliquent combien la science raisonne de travers sur ce sujet précis, et combien il est urgent de surtout ne rien faire pour limiter les émissions humaines de gaz à effet de serre. Une variante consiste à simplement faire part de leur point de vue - sans les inviter sur un plateau de télé ou sans leur ouvrir la page "opinions" - en mettant leurs arguments sur un "pied d'égalité" avec le point de vue "orthodoxe", ce qui laisse penser que chaque éventualité est possible et qu'il appartient au lecteur de juger comme bon lui semble. Je vais peut-être vous faire beaucoup de peine, mais je considère qu'en agissant de la sorte, vous êtes au mieux des inconscients, au pire des irresponsables, et dans tous les cas de figure des menteurs - et des menteuses, la parité est assez bien respectée dans le monde journalistique ! - à l'égal des gens à qui vous donnez de l'importance.

J’ai beaucoup aimé ce texte qui replace le débat, là où il doit être pour un sujet aussi sensible que celui du dérèglement climatique.  Il convient bien entendu de ne pas être exagérément confiant. La corporation des scientifiques, comme toutes autres, compte ses filous, ses mythomanes, ses arrivistes… Cependant, comme la matière est si vaste et les intervenants si nombreux, le principe qui veut que la science a tellement l'habitude, contrairement à une idée qui circule parfois, de gérer des débats où les gens ne sont pas d'accord entre eux, qu'elle s'est organisée pour que ces débats soient menés là où il faut et comme il faut, peut certainement se vérifier.

Prenons cela comme un pari de Pascal, comme je l’écrivais dans une précédente chronique. Une lutte contre le dérèglement, bien pensée, intégrée dans un plan global de préservation de notre environnement, ne pourra être que bénéfique pour tous.

Si ce n’est pas le climat, c’est la raréfaction d’une énergie bon marché, la dégradation des écosystèmes,… qui devraient nous conduire à modifier nos habitudes. Et tout cela, nous pousse, quoiqu’on en pense, va dans la même direction… une civilisation qui réintègre la « nature » dans ses modes de pensée.

 
Denis MARION.
 

[1]André Langaney (né en 1942) est un généticien français, spécialiste de l'évolution et de la génétique des populations. Il a tenu une chronique de vulgarisation scientifique dans Charlie Hebdo pendant quelques mois. Il tient aujourd'hui une chronique dans Siné Hebdo.

 

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