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Les Nimbies et les Nin Biesses

• Vendredi 02/11/2007 • Version imprimable

Source: Un texte de Jean-François VIOT du  02/11/2007

Au moment même où Al Gore reçoit un prix Nobel pour ses positions environnementales, une poignée d'irréductibles - les Nin biesses - doit batailler pour permettre l'apparition d'un parc éolien.

Quand j'étais gamin, il y avait cette pub à la télé. Vous vous souvenez ? C'était deux petits villages du Sud de l'Espagne qui, au lendemain d'une fiesta arrosée, devaient se taper la vaisselle. Au bout de quelques heures, Villabaro en avait fini grâce à son produit miracle et remettait déjà le couvert pour une nouvelle paëlla. Mais, de l'autre côté de la montagne, à Villariba, on n'avait pas terminé de nettoyer la première pile d'assiettes.

Ainsi va mon village, partagé entre les Nimbies (de Nimby, "Not in my back yard", "Pas dans mon jardin"), qui croient au miracle, et les Nin biesses (Amis bruxellois, prononcez "naimbies", "pas bêtes")qui savent que la pub, c'est de la pub, et que, quand on fait la vaisselle, il faut surtout de l'huile de bras.

Curieux. Au moment même où Al Gore et toute une flopée de scientifiques reçoivent un prix Nobel de la paix pour leurs positions environnementales, une poignée d'irréductibles Gaulois - les Nin biesses - doit batailler ferme, ici et là, pour permettre l'apparition d'un parc éolien. Car les Nimbies, eux, veillent au grain ! Pour eux, les Nin Biesses sont une bande de frénétiques déments qui veulent favoriser l'implantation d'une production industrielle (ils insistent sur le mot) d'électricité dont l'intérêt ultime sera de permettre à des Flamands de s'en mettre plein les poches.

Examinons leurs revendications partiales et leurs arguments partiels; arguments et revendications régulièrement déformés, amplifiés, arrangés; quand ils ne sont pas, comme aux heures les plus douteuses d'une propagande bien huileuse, présentés à nos édiles par de jolies petites filles en jupette blanche dont l'innocence n'a d'égal que l'instrumentalisation.

Le bruit : les Nimbies pensent que les éoliennes font du bruit. Les Nin Biesses, eux, ne croient que ce qu'ils entendent : ils sont allés au pied d'une éolienne à Villers-la-Ville ou à Villers-le-Bouillet. Ils savent donc qu'avec une production sonore moyenne de 40 à 50 dB, les éoliennes sont nettement moins bruyantes qu'un bureau ou l'intérieur d'une voiture, le niveau de bruit étant généralement comparable à celui de l'intérieur d'une maison [1].

L'effet stroboscopique. Les Nimbies maintiennent qu'il se produit et qu'il est très gênant. Les Nin Biesses reconnaissent que c'est possible. C'est d'ailleurs pourquoi l'étude d'incidence imposée à tout exploitant potentiel d'un parc éolien doit en tenir compte. La loi permet même d'imposer l'arrêt des éoliennes à certaines périodes de la journée en cas de gêne avérée. Tiens, question santé, il serait intéressant de savoir ce que les Nimbies ont fait le jour où on a implanté près de chez eux des antennes de réseau GSM...

Le paysage. Les Nimbies brandissent les règlements wallons et européens sur le paysage pour démontrer que les éoliennes n'ont rien à faire chez eux. Les Nin Biesses savent que c'est le Parlement européen qui a fixé une obligation en terme de production d'énergie renouvelable, et que le Plan wallon pour la maîtrise durable de l'énergie la traduit. Les Nimbies pensent pouvoir se retrancher derrière "une gestion en bon père de famille" du paysage pour rejeter les éoliennes. Les Nin Biesses - qui préfèrent une vision de la société moins paternaliste et plus fraternelle -, se souviennent qu'ils sont en démocratie et qu'il revient, dans notre état, à la Région wallonne d'être garante de ce bon père de famille. En conséquence, la Région a édicté une série de lois régissant l'implantation des parcs éoliens et les fait respecter. Les Nin Biesses acceptent qu'une étude d'incidence, et les corrections qui en découlent, visent à respecter au mieux les règles démocratiquement fixées.

Le prix de l'immobilier. Les Nin Biesses prétendent que les éoliennes n'occasionnent pas d'effet négatif sur ces prix dès lors qu'elles sont érigées. En réalité, seuls les Nimbies provoquent un effet négatif sur l'immobilier. Puisqu'il a été démontré que le seul effet négatif possible se produit avant l'implantation des éoliennes, plus le délai entre un projet et sa réalisation se prolonge, pis c'est.

Le prix de l'énergie. Les Nimbies pensent que la présence d'éoliennes au fond de leur jardin devrait entraîner une réduction significative de leurs factures d'électricité. Les Nin Biesses pensent, eux, que, sans les éoliennes, la facture (qui augmentera de toute façon) augmentera simplement plus vite et plus tôt.

La goutte d'eau. Les Nimbies concluent que, de toute façon, la douzaine d'éoliennes qu'on veut leur imposer représentera une goutte d'eau dans un océan et que, donc, ça ne vaut pas la peine de s'occasionner tant de dérangement pour si peu. Les Nin Biesses calculent qu'un parc moyen d'éoliennes peut fournir en électricité l'équivalent de plusieurs communes environnant la leur, et que, c'est déjà une bien belle goutte d'eau.

L'intérêt écologique. Les Nimbies déclarent que l'intérêt écologique des éoliennes n'est pas démontré. Les Nin Biesses prétendent, eux, qu'une éolienne a remboursé sa dette énergétique en quelques mois et qu'elle permet de réaliser une économie substantielle d'énergie fossile et de gaz carbonique. Sans maîtriser la question, les Nin Biesses se rangent avec logique derrière les spécialistes qui ont encouragé leur utilisation et les états nombreux parmi nos voisins, et au-delà, qui ont subventionné leur implantation.

L'enrichissement des Flamands. Les Nin Biesses ne sont pas régionalistes. En tout cas, ils sont pour la Belgique. Ils pensent qu'il était possible à des entreprises wallonnes ou bruxelloises de proposer des alternatives. Ca ne s'est pas fait. Pourquoi ?

La logique. Les Nin Biesses admirent leurs communes. Ils constatent qu'elles ont vécu, depuis des centaines d'années, de leur eau, de leur forêt, de leurs champs et de leurs animaux. Les Nin Biesses ont compris que la chose qu'on leur demande aujourd'hui, c'est leur vent. Ils pensent aussi immédiatement à tout ce à quoi ils échappent.

La liberté d'expression. En se présentant systématiquement comme les martyrs d'une situation qu'on veut leur imposer et lorsqu'ils se disent victimes de la tyrannie de la pensée dominante des Nin Biesses, les Nimbies inversent les rôles. Au quotidien, la pensée pourtant largement médiatisée des Nin Biesses a encore beaucoup de progrès à faire.

L'avenir. Les Nin Biesses devinent la mémoire injuste. Ils pressentent que, dans l'avenir, il n'y aura personne pour se souvenir de qui a dit quoi. Ils ne seraient pas étonnés, par exemple, que les bourgmestres Nimbies aillent poser devant les éoliennes le jour de leur inauguration. Mais ils s'en moquent. Ils prennent leur longue-vue et tentent de regarder loin. Bien plus loin que ce champ où on parle de dresser douze poteaux d'acier. Ils écoutent, ils lisent. Sur le climat. Sur les ressources d'énergie. Ils n'ont pas peur de se confronter à l'évidence. Ils envisagent sérieusement que l'humanité puisse se heurter bientôt - sinon déjà - à sa propre limite et aux limites du monde où elle évolue.

Sans céder à la panique ou à l'égoïsme, ils choisissent, sereinement, de défendre la cause qui leur paraît, en humanistes, la plus juste. Ils se souviennent que le monde ne leur est que prêté, qu'ils ne sont eux-mêmes à peine plus que cet arbre ou cette fleur qu'ils admirent. Et ils en concluent : "please, in mybackyard".

[1] Mesures trouvées sur le site de la Région wallonne.


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