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Fantasia chez les ploucs.

• Mardi 04/03/2008 • Version imprimable

La semaine passée, je me suis fait une petite expérience : une présentation de livres dans une grande librairie. Entre Guy Vaes et ses critiques littéraires de film et Alain Berenboom, pour un roman noir et belge, Thomas Gunzig jouait les « Monsieur loyal ».  Si le plaisir n’était pas réellement à rechercher dans les questions posées par le public (je dois avouer que je n’en aurais pas eu de beaucoup plus intelligentes), il était certainement dans l’observation de l’assistance : un peu de tout, des dames sur le retour et d’autres (parfois les mêmes) qui connaissaient tout le monde, des étudiantes et des vieux beaux en goguette, des « qui doivent être là à chaque coup pour jouir de la compagnie et d’un ballon de rouge », du tout-venant comme moi,  des amis aussi certainement, des connaisseurs. Il y avait le plaisir du lieu: des livres et les lumières de la galerie du Prince. Il y avait l’intérêt également, avec, par exemple, les souvenirs de monsieur Vaes ou les quelques échanges sur le Roman Policier qui m’ont fait penser à Mallet, Simenon, Steeman, Magnan, Hillerman, Crumley et bien d’autres qui tapissent mes rayonnages de leurs couvertures.

Mais j’avais commis ce soir-là un crime de rurbain. J’avais pris ma voiture pour venir à Bruxelles sentir le parfum de la ville et accessoirement d’une vieille rombière assise près de moi. Rurbain, du nom donné à ces citadins épris de « nature », mais qui veulent les plaisirs de la vie moderne, citadine et « culturelle ». Dans un article du Monde Diplomatique (février 2008) intitulé « Les rurbains contre la nature », Augustin Berque aborde la destruction de la biosphère par amour du paysage. Ces quelques trente dernières années, en a-t-on vu de ces citadins venir s’installer à la campagne pour profiter du paysage et du calme. L’auteur démontre avec la parabole du tofu (l’opposition entre une seule livraison en un lieu ou cent livraisons à des lieux les unes des autres) que cette « urbanisation diffuse » conduit à une destruction à plusieurs niveaux de la nature : infrastructures routières, pollutions diverses, déstructuration de l’habitat. Cette « nature » est pourtant censée être vénérée par ces contemplateurs de paysages, mais contempteurs de la vie rurale. Pestant bien souvent contre les embouteillages qui les retardent, mais qu’ils grossissent, contre la « mentalité villageoise » qu’ils jugent rétrograde, inquisitrice, culturellement déficiente, il faut à ces rurbains, souvent rupins, une campagne aseptisée, propre, nette, une campagne à la Agatha Christie plutôt qu’à la Pierre Magnan, sans les odeurs, sans la vie, sans le travail, sans l’effort si ce n’est celui de faire un dix-huit trous. Ils préfèrent un gazon engraissé et « pesticidé » à un honnête potager naturel. A la place d’arbres fruitiers, ils mettent des haies morbides de conifères. Pas de crotte d’oiseaux, pas de paquerettes. Il leur faut des voisins urbains, à tout point de vue, idéalement du même monde, qu’ils inviteront pour un « barbec », mais à qui ils n’ouvriront pas la porte s’ils sentent que ces voisins ont besoin d’un service.

La démonstration d’Augustin Berque est intéressante à plus d’un titre et la logique peut la justifier : un habitat groupé et des déplacements basés sur des transports en commun ont effectivement une empreinte écologique moindre qu’un habitat diffus et des déplacements basés sur l’automobile. Mais il n’empêche qu’en quittant Bruxelles ce soir-là, après le départ du dernier train, j’ai vu beaucoup de voitures près du Cimetière d’Ixelles et je ne suis pas certain que leur propriétaire habite toujours en dehors de la ville. Avant tout, nous sommes encore dans une civilisation automobile qui influence la manière de se déplacer en ville ou en dehors. Tout comme l’habitat, l’emploi est de moins en moins concentré. Si la remise en service d’un haut-fourneau à Liège pose le problème réel de l’imbrication d’industries polluantes et d’habitations, la tendance générale est à la création ou au développement de zonings difficilement joignables en transport en commun. Voyez toutes ces entreprises situées en périphérie bruxelloise qui demandent, pour être rejointes autrement qu’en voiture, une dose de patience, mais surtout de témérité, vu l’absence de trottoirs ou de sites protégés. Pour rejoindre le zoning Nord de Wavre, un Bruxellois a tout « intérêt » à prendre sa voiture. Habiter en ville ne résoudrait sans doute pas le problème. 

Plus que l’opposition ville-campagne, ce sont donc nos modes de fonctionnement qui doivent être visés. Je connais des citadins qui utilisent plus leur voiture que des ruraux et un seul voyage en avion détruit les efforts d’un usager quotidien du train. Vous habitez la campagne, soyez prévoyants ! Dans nos villages, avant la présence forte de l’automobile, on se passait de sel si l’on n’avait oublié d’en acheter (ce  qui était rare) ou alors, c’était un bon prétexte pour visiter la voisine. Privilégions, puisqu’il nous faut travailler, le télétravail quand cela est possible. Exigeons que les zones d’entreprises soient accessibles en transport en commun et que ce mode soit privilégié. Relocalisons nos activités. Bien d’autres choses sont possibles. Je reviendrai certainement là-dessus.

Denis MARION
Bucheron amateur, animateur de potager collectif, marcheur et cycliste fonctionnel et encore trop utilisateur d’un véhicule à moteur.
PS. Je plaide non coupable pour ce crime de rurbanité. Je suis trop fruste pour en être coupable.

Commentaires

Lien croisé par Anonyme le Mercredi 02/07/2008 à 12:59

Aménagement du territoire : "Je vous renvois à Fantasia chez les ploucs"


Lien croisé par Anonyme le Jeudi 26/11/2009 à 21:06

TBBW - L’aménagement du territoire en Wallonie: La rurbanisation détruit ville e : "A rapprocher de cette chronique « Fantasia chez les ploucs »"



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