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Chroniques d’été : faut-il faire confiance à Monsieur Météo ?

• Jeudi 04/08/2011 • Version imprimable

Résumé de l’épisode précédent : après avoir débattu du souffleur, non pas de théâtre ce qui eut été culturel, mais de feuilles, ils furent unanimes  à clamer en chœur « Ha, les experts… ».

Voici donc le plus âgé, la plus jeune, la brunette à bouclettes, le blondinet, la rondelette arrivés à destination. Après avoir savouré une pièce classique, « les fourberies de Scapin », ils se retrouvent au foyer du théâtre.

- Pour revenir à ce que je disais dans la voiture, j’ai donc lu qu’un expert autrichien critiquait les systèmes électriques de dépannage du futur EPR de Flamanville en France, reprend la brunette. Le ministre de l’industrie a répondu à cela que d’autres experts disent le contraire[1].

- Il serait étonnant qu’un ministre comme lui dise autre chose, mais ses experts ne sont-ils pas tenus à une objectivité scientifique ? s’étonne la plus jeune.

- Mais oui, renchérit le blondinet, les avis des experts sont toujours présentés comme objectifs.

- Ne soyons pas naïf, mais ne faisons pas non plus de mauvais procès, affirme le rondelette. Un être humain n’est jamais neutre et l’objectivité présente toujours une marge plus ou moins grande. Certains se font un devoir de maintenir  la bulle entre les repères du niveau. D’autres la laissent aller et qu’elle dépasse les traits ne les émeut pas outre mesure. Prenons un exemple. On nous rabâche toujours les oreilles sur l’objectivité du journaliste. Tenons-la pour acquise. Mais si dans un journal, on rapproche un article sur un fait-divers sordide, un jeune qui a truandé une petite vieille, d’un article sur une action répressive, une loi sur la majorité pénale par exemple plutôt que d’un article sur action préventive, des policiers qui font du vélo avec les jeunes d’une cité. Individuellement, les articles sont, peut-être, objectifs mais leur association induit une réflexion : l’augmentation de la délinquance implique l’augmentation de la répression, alors qu’elle aurait pu être : l’augmentation de la délinquance implique l’augmentation de la prévention ou l’augmentation de la prévention donne une diminution de la délinquance. Ceci étant, sans que je n’affirme ici que l’une de ses propositions soit exacte.

- J’aime bien ton exemple, reprend la brunette. La juxtaposition de faits parfois étrangers les uns aux autres peuvent effectivement conduire à une perception erronée de la réalité.

- Pourtant, dit alors le blondinet, les experts sont sensés nous éclairer ou gérer des situations[2].

- Il y a certains critères pour juger de la validité d’un avis, estime la rondelette. Premièrement, la capacité de l’expert à s’affranchir de sa propre personnalité. Deuxièmement, à ne pas être tenu par une relation pécuniaire. Et selon l’avis émis, il sera plus ou moins difficile de vérifier le respect de ces critères. Mr X, expert dans une commission médicale, émet-il un objectif quand nous savons qu’il a des liens avec une société pharmaceutique active dans le même domaine.  Un expert, de convictions plutôt conservatrices, pourra-t-il être neutre dans un débat sur l’armement. En quelques exemples, on cite régulièrement une étude qui prétend que s’alimenter avec des légumes bio augmente le risque de contagion du type E.Coli. He bien, cette étude n’a jamais existé. L’expert américain qui l’a mise en avant serait lié à un lobby d’agrobusiness. Pourtant, cette étude revient régulièrement dans la presse. Tout le monde a encore en tête la sortie du responsable de l’agence française qui s’occupe de sureté nucléaire qui affirmait que le nuage radioactif s’était arrêté aux frontières. Mais ce qui est vrai avec les « sciences exactes » l’est encore plus avec les « sciences humaines ». Les sorties de BHL sont exemplatives. Nous faisons confiance à un menteur notoire pour aller guerroyer en Lybie.

- Mais alors, s’inquiète le blondinet, nous ne pouvons faire confiance à personne ? Par exemple, dans le climat, qui a raison ? Claude Allègre ou van Ypersele ?

- Ha la confiance ! commence alors le plus vieux.   La confiance, d'accord, mais c'est quand même ce qui fait les cocus disait je ne sais plus qui. La confiance, malgré tous les raisonnements qui peuvent l’étayer, reste basée sur la foi et la foi est souvent accordée aux propos qui abondent dans notre sens. Néanmoins, il faut raison garder. Dans la polémique qui oppose Allègre au GIEC, il y a plusieurs raisons pour rejeter le premier et croire le second. La première et qui est souvent mise en avant par es climatosceptiques autant que néolibéraux est le mauvais goût qu’ont certains d’entre nous de remettre en question un système destructeur. La seconde, sur laquelle je fonde évidemment mon choix, est que Claude Allègre n’est pas climatologue, qu’il a déjà sciemment menti et que ses arguments ne semblent pas étayés et le GIEC a fourni un travail scientifique de recherche, de contrôle.

- T’est-il toujours possible d’effectuer ce travail de comparaison ? s’étonne le blondinet.

- Non, bien entendu. Mais ce n’est pas pour autant que nous ne pouvons pas nous forger une opinion valide.  Après Tchernobyl, il était encore possible de dire que le nucléaire était sûr à cent pour cent.  Il suffisait de prétendre que les Russes étaient de gros nuls. Mais après le Japon, à la grande réputation technique, le cent pour cent a pris l’eau et il est de bon ton de dire que le risque zéro n’existe pas et que ces risques, il faut les prendre pour la survie de l’économie ou du niveau de vie. Nous quittons l’expertise pour entrer dans la conviction à défaut de l’appeler foi dans le progrès, l’économie.  De toute manière, et pour moi, c’est fondamental, ce ne sont pas aux experts à mener la marche de la société. Se retrancher derrière leurs avis, aussi fondés puissent-ils être, est refuser d’agir en citoyen. Le citoyen doit pouvoir exercer ses choix, particulièrement éthiques. Laisser des déchets nucléaires à nos héritiers est la conséquence d’un choix technique et l’absence d’un choix éthique sauf à faussement penser que peut-être un jour, qui sait, quelqu’un trouvera le moyen d’en faire quelque chose.  Bref, se priver de l’expertise pour se fonder une opinion est certainement avoir une haute opinion de soi ou le goût pour la paranoïa. Se retrancher systématiquement derrière elle est comme entrer en religion.  Attention, les choix moraux au sens large nous reviennent. C’est cela que nos politiques devraient comprendre. Il faut que l’on puisse honnêtement en débattre. Et que chacun, autant que faire se peut, puisse avoir les informations et les moyens pour participer au débat.  La mort lente de la Grèce se justifie-t-elle ? La politique qui vise à garder la confiance des marchés perd la confiance du peuple disait Pierre Bourdieu. Il ne peut y avoir de champ qui échappe à un débat honnête. Les manières d’un vieux beau à la chemise trop blanche ne peuvent conduire à envoyer des avions belges dans le ciel libyen. Ou alors, ils seraient à leur place dans bien d’autres cieux d’où ils sont absents.

Pendant ce temps-là, la répression se poursuit en Syrie, 134 morts depuis dimanche. Nous sommes mardi.

Propos recueillis à droite et à gauche par Denis Marion, entrepreneur sans but lucratif.

  

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