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Chroniques d’été, Dr Knock, Tartuffe et les médecins marchands

• Jeudi 11/08/2011 • Version imprimable

Résumé de l’épisode précédent : après avoir clamé en chœur « Ha, les experts… » et leur avoir taillé des croupières, ils se sont séparés. On ne sait toujours pas pour qui le cœur du blondinet s’enflamme. Retrouvons aujourd’hui le plus vieux, le blondinet et la rondelette qui viennent de faire quelques emplettes à un marché matinal, quelques plants, deux ou trois fromages de chèvre,  un fenouil parce qu’ils n’ont guère profité au potager. Ne parlons pas des tomates. Ils sont attablés à la terrasse jetant un œil égal aux journaux et à la faune d’un marché matinal.  Le marché, ce lieu où tout  s’échange, où l’on retrouve  des gens que l’on ne voit que là ou à la kermesse  de Louvain, mais il y a aussi de la petite madame un peu pincée qui a ses fournisseurs. Mercantile certainement, futile souvent, mais encore diablement humain. Mais le marché, sympathique sous le soleil filtré par la ramure des tilleuls ou des platanes, le devient beaucoup moins quand il se met au pluriel. Foire encore, mais d’empoigne.
-          “Si les eurocrates veulent partir en vacances, je leur suggère d’emporter leur téléphone portable”, prévient l’ancien analyste, aujourd’hui chef d’un fond spéculatif, à propos du plan d’aide à la Grèce, car les marchés pourraient bien chahuter l’euro au mois d’août[1], commence à lire le plus vieux.
-          Les marchés, les marchés, toujours ces marchés, s’emportela rondelette. Desanonymes sans âme qui prétendent détenir la vérité, punir le pécheur et guérir de toutes les maladies. Cette stupide idée que des actions guidées par notre seul intérêt personnel peuvent contribuer à la richesse et au bien-être commun.
-          Mais il y a toujours eu des marchés, intervient le blondinet. On peut ergoter sur tout, mais même le troc suppose un « marché ». L’échange suppose au moins deux parties. Ces échanges sont nécessaires ne serait-ce que pour les matières de base dont vous ne disposez pas. Reste, et cela, je puis l’admettre, que la manière d’échanger a son importance et que les rapports de force entre les parties ont aussi leur importance.
-          C’est précisément cela qui m’énerve. C’est cette absence de régulation,  de contrôle. Les marchés décident de qui peut faire quoi. « C’est aux dirigeants politiques d’apporter les réponses adéquates pour apaiser les marchés. Jusqu’ici c’est insuffisant »[2], estime François Duhen dans Le Soir. Un Léviathan qu’il faut apaiser ai-je lu quelque part. Qui leur en a donné le droit ?
-          Nos sociétés, peut-être, répond le blondinet. L’appât du gain a poussé les nantis, même ceux à deux francs, six sous d’épargne, à exiger du rendement, que la tune donne dela tune. Peut-êtresommes-nous aux limites du système ? Qu’il n’est plus là pour émanciper, faire évoluer les gens, mais pour lui-même. Peut-être as-tu raison ? Qu’il manque de rigueur. Pourtant, je reste convaincu qu’il permet d’assainir la situation, de remettre au pas ceux qui exagèrent.
-          Le fauve qui choisirait sa proie parmi les plus faibles, s’indigne la rondelette. Derrière, il y a toujours des femmes et des hommes.  « Appliquant à tous maux cette double recette, la fréquente saignée ou la longue diète[3] ». Le peuple est coupable de vouloir (bien) vivre. Faisons-lui payer ses désirs, ses plaisirs, son arrogance, sa fainéantise. Coupons dans les budgets sociaux, ne touchons pas à ceux de la défense comme aux Etats-unis. Surtout, oublions l’état protecteur. Et n’essayons pas de mettre la main sur ces fortunes. Elles existent pour notre bien. Tiens, je lis ceci dans le Monde, sous la plume d’un économiste, Michel Santi, « Comment en est-on arrivé là ? Ces tous puissants instituts qui s'invitent – voire qui infléchissent – les débats politiques, ces agences dont les avis font autorité auprès des Etats et des gouvernements et non les moindres, ne sont en réalité que le symptôme d'un mal bien plus profond : le remplacement de l'Etat-nation par l'hégémonie du marché ! Partant en effet du principe que seuls la création de richesses et les profits sont dignes d'intérêt, la philosophie de l'homme prévalant en ce début de XXIe siècle sacralise tout ce qui est susceptible – comme les agences de notation – d'appréhender les marchés tout en bridant le pouvoir étatique. Les gouvernements se doivent donc d'être réduits à leur portion congrue, sauf bien-sûr lorsqu'ils sont appelés à la rescousse pour sauver les établissements financiers… ».  Mais de quelles richesses  parlent-ils ? Pour qui, pour quoi ? N’avons-nous pas de bonnes raisons de s’interroger ?
-          Moi, en tous les cas, je fais profit de votre compagnie, dit doucement le blondinet.
-          Cela, c’est gentil, lui répond le plus vieux.  

« C'est toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a tué. » Pendant ce temps-là, des émeutes se déroulent en Grande-Bretagne. Signe de quoi ?  

Propos recueillis à droite et à gauche parDenis Marion, entrepreneur sans but lucratif.
 

[3] "Le médecin pédant" de Furetière (Poésies diverses, 1655) :

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