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La dernière (holo)cène : seront-ils tous des Judas ? Ou des Ponce Pilate ?

• Vendredi 06/11/2009 • Version imprimable

Nés au siècle d’une rationalité qui voudrait que l’on ne croie que ce que l’on voit, de nombreux esprits refusent d’admettre que la démesure des activités humaines menace l’équilibre planétaire. A la décharge de ces Saint-Thomas, il est vrai qu’embrasser la réalité et la complexité de notre Terre dépasse de loin les seules perceptions individuelles... Nous avons besoin de preuves, de démonstrations, de construire des vérités. […]Et ce n’est pas parce que nous prenons conscience que le réchauffement de la planète est d’origine anthropique que nous avons d’emblée conscience des limites du système qui nous héberge. Système qui s’adaptera, lui, nous n’en doutons pas, mais à quelles conditions pour la pérennité de la vie humaine...[1]

Alors, nous attendons, nous attendons hypocritement un signe, hypocritement parce que des signaux, il y en a déjà. Nous en attendons d’autres… plus clairs sans doute.

Nous attendons que les choses changent sans que nous ayons réellement à changer. Que les autres prennent cela en charge. Que les sociétés de transport en commun mettent des bus à chaque coin de rue, bus que nous ne prendrons pas parce que la voiture est bien plus pratique. Que les constructeurs automobiles construisent des voitures encore plus économes, mais que nous n’achèterons pas, par goût de l’esbroufe. Que les voyagistes inventent le voyage lointain sans CO2. Que les fabricants de GSM prennent leur part. Que les agriculteurs fassent du bio au prix de la m….

Imaginons, par exemple, que le pic du pétrole soit réel[2]. Si nous savons qu’«après-demain», le prix du carburant à la pompe explosera, cela n’imposerait-il pas que «demain», nous prenions des mesures minimales. Les constructeurs pourraient construire des véhicules très légers qui remplaceraient toutes nos tonnes d’acier.[3] Les routes et autoroutes pourraient connaître une vitesse limitée à 90 voire à 70Km/h. Les marchandises pourraient revoyager en train plutôt qu’en camion. Notre consommation pourrait être plus locale.  Puisque nous attendons que l’exemple viennent d’en haut[4], que nos gouvernants fassent preuve de la vertu que nous ne sommes pas prêts d’avoir, imaginons que ce rythme nous soit imposé. Ce serait certes gênant, contraignant, mais « raisonnable », non ? Un petit pas contre le réchauffement aussi ?
Comme le « demain » de mon exemple est peut-être « aujourd’hui », ces mesures devraient voir le jour maintenant. Mais qui les prendrait ? En Europe, Angela, la femme le plus puissante du monde roule pour Opel (Même si Opel lui échappe) et Sarko, empereur, autoproclamé sauveur du monde, vole pour Airbus. Et les autres en Europe n’ont guère plus envie de bouger. Ailleurs, Dimitri Medvedev,  le Russe, « gaze prom ». Lula s’arrange pour avoir des centaines de terrains de foot pour son championnat et les dirigeants chinois ne font rien que vouloir construire des autoroutes partout en Afrique. Et Mr B.O. a reçu le prix Nobel de la paix. D’ailleurs, pour les plus démocrates d’entre eux, ils auraient peur de mener une politique trop « ambitieuse » qui serait sanctionnée lors des prochaines élections.

Alors, nous attendons, pour le pétrole. Nous attendons pour le CO2. Nous attendons pour tout, espérant un miracle.

Pourtant, 29 scientifiques ont identifié 9 processus clés pour la stabilité planétaire: Réchauffement du climat, Perte de biodiversité, Cycle de l’azote, Cycle du phosphore, Amincissement de la couche d’ozone, Acidification des océans, Besoins en eau douce, Modifications d’affectation du sol, Dépôts atmosphériques, Pollution chimique. Et les premiers constats sont pour le moins inquiétants : nous avons déjà dépassé les limites pour les trois premiers d’entre eux. Les changements climatiques sont aujourd’hui, à juste titre, l’objet de toutes les attentions. Si cette focalisation est nécessaire et importante, elle ne doit pas occulter les deux autres processus la perte de biodiversité et le cycle de l’azote qui sont tout aussi cruciaux pour préserver la capacité de résilience du système planétaire. [...]Les objectifs à atteindre sont clairs et pas question de ne viser que l'un des secteurs. En une phrase, les 29 scientifiques remettent les pendules à l'heure : « Nous n'avons pas le luxe de concentrer nos efforts sur un des processus en l'isolant des autres. Ils sont étroitement liés les uns aux autres. » La démarche entamée ici est encore incomplète puisque les experts manquent de données. Aucune limite n'est encore identifiée par exemple pour la question de la pollution chimique. Et "ça craint" (comme on dit de plus en plus couramment), sachant que nous dispersons dans notre environnement, au bas mot, des dizaines de milliers de molécules de synthèse différentes. [5]

A Barcelone, les délégués des nations nous préparent Copenhague et comme le rappelle J. van Ypersel : « On a observé déjà depuis une dizaine d'années que, chaque année, particulièrement au début de l'automne, l'épaisseur de la glace diminue. […] c'est une des tendances qui montre clairement que le climat est en train de se réchauffer et la diminution de l'épaisseur de la glace et de l'étendue de la glace sur l'Océan Arctique, accélère le réchauffement, puisqu'on remplace une surface blanche, par une surface sombre. Et cette surface sombre peut absorber encore plus de chaleur, ce qui accroît le réchauffement. Donc c'est une des sources d'inquiétudes des climatologues! ». Mais il n’est pas certain qu’il y aura des avancées. [Au moment où j'ai écrit ces lignes]

A Copenhague, je voudrais croire que la petite sirène pourra inspirer les dirigeants ou leurs conseillers présents, mais je ne suis guère optimiste.

Pendant ce temps-là, nous attendons encore et si nous attendons encore, nos enfants nous maudiront, quand bien même je sois parfois tristement convaincu que beaucoup se foutent de cette malédiction. Et de toute façon, la majorité des Judas et des Ponce Pilate seront morts avec leur bonne conscience.

 
Denis MARION.
 

[2] Ce dont je suis personnellement convaincu, mais laissons de la place aux sceptiques.

[3] Nous pourrions imaginer que l’argent qui a servi à aider certains constructeurs automobiles aurait pu être investi dans la reconversion.


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